Je même en elle : Interview de l'auteure

Publié le 05/01/2023

Julie Anne de Sée, auteure de Je même en elle : « Un homme féminisé peut être très excitant !

 

Ancienne enseignante en lettres et en anglais, puis proviseure dans un lycée de Normandie, Julie-Anne de Sée a toujours été passionnée par l’écriture. Une histoire d’amour l’amène à la littérature érotique : elle écrit une nouvelle pour son compagnon, et celui-ci lui conseille de continuer. S’en suivront des nouvelles, un dizaine de romans érotiques, et cet essai étonnant qui paraît ces jours-ci : Je même en elle, consacré à la question du genre. Rencontre.

Avant d’aborder votre dernier ouvrage, parlons de littérature érotique : à quel moment de votre vie avez-vous commencé à vous y intéresser ?

Mon père était un grand lecteur, et il m’a toujours laissé sa bibliothèque totalement ouverte. J’ai découvert Histoire d’O, de Pauline Réage, peut-être un peu trop jeune, puis Henry Miller, Apollinaire, Pierre Loüys… Ce que l’on appelle aujourd’hui les classiques de la littérature érotique. Je me suis nourrie de ces lectures, et pourtant, mes premiers écrits n’avaient rien d’érotique.

Qu’est-ce qui fait la spécificité de la littérature érotique, selon vous ?

La littérature érotique recèle un certain nombre de difficultés, et d’écueils : il s’agit de décrire les émois de la chair sans tomber dans la vulgarité, le trash… Je suis amoureuse de la langue, j’aime la manier, et je fais toujours attention à la respecter. C’est à chaque fois, pour moi, un exercice de style. J’ai écrit des recueils de nouvelles, dont un qui s’appelle Dix bonbons à l’Amante, dans lequel j’ai voulu brosser le portrait de dix femmes, en des époques et des lieux différents. Chaque nouvelle est en soi un exercice de style, puisque la cheerleader de San Francisco en l’an 2000 ne va pas s’exprimer et jouir de la même façon qu’une danseuse sacrée des Indes au moment de la révolte des cipayes, ou qu’une esclave sous l’Empire romain. C’est ce que j’aime dans l’écriture érotique. Mais il ne faut pas oublier cette contrainte majeure, très bien résumée par Françoise Rey : « quand tu écris de l’érotisme, ma chérie, il faut faire bander ! ». Mais avec subtilité (rires) !

Vous avez été finaliste du « Prix de la nouvelle érotique », organisé par les éditions Le Diable Vauvert. Comment fonctionne-t-il ?

Le principe est assez diabolique : les contraintes d’écriture sont envoyées par mail à minuit, et on a huit heures pour rédiger la nouvelle et l’envoyer. On reçoit un thème, par exemple « jamais sans toi », et la nouvelle doit aussi se terminer par un mot précis. Par exemple, « ancre ». L’idée est très séduisante. C’est un vrai défi personnel !

Avec Je même en elle, nous ne sommes plus dans la littérature, puisqu’il s’agit d’un essai. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la question du genre ?

C’est l’aboutissement d’une suite de questionnements, après la publication de mon premier essai qui traitait de la soumission masculine. En allant « sur le terrain », j’ai rencontré des hommes qui se féminisent. J’ai beaucoup parlé avec eux, j’ai cherché à comprendre… Tout cela m’a donné envie de faire des recherches, et un vrai travail clinique, à base d’entretiens. Je tiens quand même à préciser que je ne suis pas chercheur, j’ai une formation universitaire littéraire. Ce travail est modeste, il ne se veut pas exhaustif. Disons que je m’intéresse à mon époque et que j’ai envie de creuser les choses, savoir comment on en est arrivé là, et ce qui risque de se passer. Mais il y a peut-être une autre raison plus inconsciente. Je suis une enfant unique, et mes parents, enfin surtout mon père, voulaient un garçon. Ma naissance a été une catastrophe, ma mère ne voulait pas de moi ! En plus, mes parents m’ont affublé d’un prénom épicène (Dominique) que je n’ai jamais supporté ! Julie Anne est mon prénom de plume, mais pour moi, m’appeler Dominique, c’était l’horreur totale !

Comment vous situez-vous dans ce débat sur le genre ? Considérez-vous que le masculin et le féminin ne sont que des constructions sociales ?

Il me semble que si les gens ne se sentent pas bien dans le sexe biologique qui leur a été assigné à la naissance, ils doivent être libres de réparer cela. On nait homme, femme, ou intersexué, mais le genre, lui, fait plutôt référence au rôle public d’une personne. Je précise que le genre n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle. J’ai interviewé pour le livre des travestis qui se sentent, comme ils le disent, « 100 % hétéros ».

Avez-vous le sentiment que notre civilisation est toujours aussi hétéronormée ?

Complètement, et j’irai même plus loin, je crois que nous vivons toujours dans une forme de bien-pensance insupportable. Les artistes qui se sont joué du genre ont toujours existé. Mais aujourd’hui, des gens comme Bilal Hassanai, Antoine Delie ou Conchita Wurst, qui sont gender fluid et le revendiquent, se font insulter, trainer dans la boue… Les sociétés judéo chrétiennes et musulmanes sont encore sous le joug des interdits. Quand on revient aux textes fondateurs, on se rend compte que c’est quelque chose de bien ancré : il faut vivre en couple hétéro, faire des enfants, etc. J’ai le sentiment que dans nos contrées démocratiques, il est toujours difficile de vivre sa différence.

Avec ce livre, votre intention était d’écrire une sorte d’histoire du genre ?

Disons que c’est un travail qui relève de la pure curiosité. Je me suis demandé si la question du genre était un effet de mode, propre à notre société, ou si cela avait toujours existé.

Le choix de ce domaine d’études a-t-il été déterminé par votre propre sexualité ? Êtes-vous personnellement attirée par les hommes féminisés ?

Je vais citer Lady Maxx, un drag queen que j’ai interviewé pour mon livre. Il m’a dit : « les hommes qui se féminisent, en général, ressemblent à de vieux tapins des années 40 » ! Ce qui n’est pas faux. En revanche j’aurais tendance à être attirée par un homme qui sème totalement le doute et qui devient une femme très séduisante. Un homme féminisé peut être très excitant !

Il y a quelques années, vous avez demandé à Xavier Duvet d’illustrer l’un de vos livres. Vous êtes familière de son univers esthétique, avec ces hommes soumis et féminisés ?

Je lui ai demandé d’illustrer mon livre parce que j’aimais bien son coup de crayon, mais je n’étais pas particulièrement attirée par cet univers d’hommes soumis. Mais comme je suis curieuse, c’est vrai que j’ai fini par m’y intéresser. Je dois vous dire aussi que je suis une amie intime de Patrick Lesage [certainement le plus célèbre maître parisien, grand figure du SM]. Je viens d’écrire la préface de son dernier livre. Ayant écrit pour lui, j’ai quand même voulu aller voir de quoi il en retournait. Je me suis vite rendue compte que la soumission, ça ne me convenait pas. J’ai également rencontré un vieux maître SM, qui m’a dit : « toi, tu n’es pas soumise, tu es dominatrice ». Bien sûr, j’ai éclaté de rire. Et bien sûr, il m’a prouvé qu’il avait raison ! Ça m’a évidemment interpellée, et j’ai eu envie de creuser un peu tout ça. Comment ce grand gaillard, qui vous enverrait valdinguer d’une pichenette, pouvait-il s’agenouiller pour me lécher les bottes ? Qu’est-ce qui pouvait bien se passer dans sa tête ? Tout cela m’a inspiré l’écriture d’un essai, Paysages de la soumission masculine. Ce livre a été co-écrit avec Vera Mar [romancière s’intéressant elle aussi au milieu SM]. Nous avons écrit chacune une partie. Elle s’est intéressée particulièrement aux soumis masochistes, et moi, à ceux que nous avons appelé les « vénérateurs », qui sont dans la vénération totale de leur domina.

Considérez-vous que les genres vont être amenés à se brouiller de plus en plus ?

Wait and see… J’ai l’impression que de plus en plus, les très jeunes gens naviguent entre les deux genres. La fluidité de genres va-t-elle finir par être acceptée comme quelque chose de parfaitement normal ? Nous verrons bien. Mais je crois quand même qu’il existe aujourd’hui un effet de mode largement relayé par les médias autour de ces questions. Certains documentaires m’ont fait froid dans le dos. Comme celui dans lequel un petit garçon déclare se sentir fille, et qui est accompagné par ses parents dans toutes ses démarches de changement de genre. Cela pose question, évidemment. Surtout lorsque, au cours d’un rendez-vous chez un psychiatre, la mère de l’enfant avoue que pendant toute sa grossesse, elle a rêvé d’une fille. Ne peut-on pas imaginer que le désir de la mère a été tellement fort qu’elle l’a projeté sur le gamin ? Elle semblait très heureuse d’habiller cet enfant en fille, comme si elle jouait à la poupée. On a encensé ce documentaire, moi je l’ai trouvé effrayant. Même si la société reste très réactionnaire sur certains points, il existe aussi des excès dans le sens inverse !

LIRE LA CHRONIQUE EN LIGNE !

Produits en rapport avec cet article

COMMENTAIRES

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

Attention !

18 ans

Ce site contient des images réservées aux adultes.
Vous devez avoir au moins 18 ans pour entrer sur le site.