Les vestiges d'Alice : un coup de maître !

Publié le 20/12/2019

Aujourd’hui, je vous propose de faire la connaissance de Marc Kiska, un jeune stéphanois exilé en Norvège. Né en 1983, son adolescence lui fait porter un intérêt constant pour une culture underground qui va profondément influencer son travail. La honte et la confusion d’être un garçon différent des autres, y compris lors de la découverte de son homosexualité, vont marquer avec force sa vision du monde et ses valeurs. Il s’intéresse particulièrement à l’oppression des mineurs et entre en écriture à l’âge de 14 ans en publiant de courtes nouvelles pour des revues alternatives.
À 20 ans, il découvre la photographie d’Art et en fait son métier. Il est d’ailleurs l’auteur de la très évocatrice et très réussie couverture de son tout premier roman « Les vestiges d’Alice » paru chez Tabou Editions et couronné du Prix du roman gay 2017.
Vous dire que j’ai aimé ce livre serait un pieu mensonge. Vous dire que ce premier roman est un coup de maître, voilà bien la vérité, en tous cas c’est la mienne et je l’assume haut-la-main ! Vous êtes-vous déjà demandé ce qui distinguait une personne qui aime le chocolat d’une personne qui consomme du café ?
Le chocolat - sucré, doux et rassurant - nous ramène à l’enfance, nous préserve cette petite part de rêve qui tente chaque jour de nous éviter de devenir trop adulte, de passer dans le camp des « buveurs de café », boisson brûlante, amère et addictive. Et c’est sur cette idée de toute simple que Marc va bâtir son histoire.
Il nous entraîne dans une petite ville de province, où nous allons faire la connaissance d’Henri, Max, Vincent et Gaël : quatre garçons en quête d’identité et épris de liberté au cœur d’une société où la violence et la sexualité, vendues comme des produits de consommation, règnent sur le monde. Comment est-il encore possible d’aimer, d’espérer, de croire en cet Autre tant attendu et qu’on essaie de reconnaître à chaque coin de rue, lorsque les adultes tentent de vous faire oublier de rêver. Est-il encore possible de sauter dans le terrier d’Alice ? Rien n’est moins sûr…
Tout au long des 223 pages de son livre, Marc Kiska, nous prend par la main (beaucoup), nous bouscule (parfois), nous gifle (souvent), et nous emmène sur les traces d’une jeunesse perdue et en perpétuel questionnement. Nous allons suivre l’itinéraire chaotique des quatre garçons à travers un roman aux contours trash et au style particulièrement cru. Max est persuadé de ne pas aimer Henri qu’il utilise comme une femelle de substitution mais ne se voile-t-il pas la face ? Henri a aimé Max mais n’a finalement pu se résoudre à demeurer son objet. Il se prend alors d’affection pour Gaël, devenu la tête-de-turc du collège après qu’une vidéo de lui ait fait le tour des smartphones. Quant à Vincent, gosse de riche aux parents absents et démissionnaires, son existence tourne autour de l’alcool, de la drogue, et des films pour adultes. Rien de très réjouissant…
Pour autant, on se prend d’affection pour ses mômes en pleine lutte avec le monde, mais surtout en plein combat avec eux-mêmes. Les thèmes actuels du harcèlement à l’école et de la suprématie d’une société hyper-sexualisée sont ici développés sans compromis. Alors oui, soyons clairs : Marc Kiska écrit avec du sang, des crachats et du sperme mais là où réside son talent, c’est qu’il parvient à rendre tout cela extrêmement poétique. On se surprend même à autoriser l’auteur à nous faire rêver dans une cuvette de toilettes souillée, tant il parvient à y voir des images improbables et belles. Je vois les yeux ronds de Marie et Pierre mais oui : il peut y avoir du beau, du presque mystique au fond des toilettes, croyez-moi, mais il faut du talent et du style pour amener ça à un lecteur : Mission réussie pour Monsieur Kiska, et là, je dis : chapeau bas !
Les ados sont-ils les seuls à rêver encore ? Non, un professeur dont le rôle sera incontournable dans ce texte où la couleur tente de percer la grisaille à chaque page, une grand-mère fan de rap, de hip-hop et grosse cultivatrice d’herbe ainsi qu’une mère de famille longtemps éteinte face au désespoir de son fils tenteront, elles aussi de prendre les armes aux côtés des mômes jusqu’à l’explosion finale qui ne laissera aucun lecteur indemne.
Au-dessus de la ville en crise, une immense enseigne lumineuse en forme de tasse à café fait face à une petite affiche pour du chocolat. Lorsque la guerre pour le droit de rêver sonnera le glas, laquelle de ces publicités aura gagné la bataille ? Qui de Max, d’Henri, de Vincent, de Gaël et des autres trouvera enfin le salut ? La lecture de ce roman aussi violent que lumineux vous permettra de le savoir…

Thierry Desaules

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